fonsbandusiae - cours de latin

Virgile, Eneide II v. 506-558 La mort de Priam

25 Mai 2013, 14:36pm

Publié par Danielle Carlès

Peut-être aussi voudrais-tu savoir quel fut le destin de Priam ?

Dès qu’il comprend que la ville est prise, qu’elle tombe, que les portes

de l’entrée ont été arrachées et que l’ennemi est là, au cœur du palais,

le vieil homme dans un geste vain revêt ses épaules que l’âge fait trembler

[510] des armes depuis longtemps remisées et ceint une inutile épée,

puis il se dirige, prêt à mourir, vers les rangs serrés ennemis.

Dans le milieu des appartements, à ciel ouvert sous l’axe de la voûte éthérée,

il y avait un autel monumental que cotoyait un très ancien laurier.

Se penchant sur l’autel, il embrassait de son ombre les Pénates.

[515] C’est là qu'en vain Hécube et ses filles autour des tables de sacrifice,

comme des colombes brusquement chassées par une sombre tempête,

serrées les unes contre les autres et enlaçant les statues des dieux, s’étaient réfugiées.

Mais lui, Priam, qui avait pris les armes du temps de sa jeunesse,

dès qu’elle le vit : « Quelle pensée funeste, malheureux, malheureux époux,

[520] t’a fait ceindre ces armes ? Vers quoi cours-tu ? », dit-elle.

« Ce genre de secours, cette sorte de défenseurs, non, ce n’est pas

ce que l’heure réclame, non, pas même si mon Hector était là en ce moment.

Allons, renonce et viens à mes côtés. Cet autel nous protègera tous

ou tu mourras avec moi. » Avec ces mots de sa bouche, elle ramena

[525] près d’elle le vieillard au grand âge et lui fit prendre place dans le lieu consacré.

Or voilà que s’échappant des mains meurtrières de Pyrrhus, Politès,

un des fils de Priam, passe à travers les armes qui volent, à travers les ennemis,

fuit en empruntant les longues galeries et parcourt toutes les salles vides,

malgré ses blessures. Excité par le désir de lui porter le dernier coup, Pyrrhus

[530] le suit de près, et, déjà, déjà il le tient et l’abat de sa lance,

À peine était-il finalement parvenu sous les yeux de ses parents, en face d’eux,

qu’il s’écroula et sa vie se répandit au dehors dans un immense flot de sang.

Là Priam, bien que déjà prisonnier du cercle de la mort,

ne resta pas sans réaction et il ne mesura ni ses mots ni l’expression de sa colère :

[535 « Ah ! toi, dit-il fortement, pour ce crime, pour cet excès d’impudence,

que les dieux, s’il est au ciel une justice pieuse qui s’inquiète de ces choses,

te payent en retour selon ton mérite, qu’ils t’accordent la récompense

due, toi qui m’as fait regarder en face la mort de mon fils,

toi qui as souillé mes yeux de père par la vue de son cadavre.

[540] Ah ! l’autre, celui dont tu dis faussement être issu, Achille,

il n’a rien fait de tel à son ennemi, à Priam, non ! Le droit et la foi

d’un suppliant l’ont fait rougir et il a rendu le corps exsangue d’Hector

pour le sépulcre, puis il m’a laissé regagner mon trône. »

Ainsi parla le vieil homme, et maladroitement, sans force, il lança

[545] son arme, directement arrêtée avec un bruit rauque du bronze

par la bosse saillante du bouclier, où il resta vainement suspendu.

Alors Pyrrhus, s'adressant à lui : « Eh bien, tu lui diras tout ça, tu seras même

ton propre messager auprès du Pélide, mon père. Pense à lui raconter

mes tragiques exploits et que Néoptolème est un bâtard,

[550] et maintenant, meurs ! » En parlant il traîna jusque devant l’autel

le vieillard tremblant qui trébuchait dans tout le sang de son fils,

il empoigna ses cheveux de la main gauche, de la droite il brandit son épée,

et la plongea dans son côté jusqu’à la garde.

Telle fut la fin de Priam, prononcée par le destin, telle fut la mort

[555] que le sort réserva, avec la vision de Troie incendiée, de Pergame

tombée, à ce monarque superbe qui un jour sur tant de peuples et de terres

avait régné en Asie. Immense et mutilé, il gît sur la grève,

la tête détachée des épaules et un corps anonyme.

Lecture avec le texte latin

Peut-être aussi voudrais-tu savoir quel fut le destin de Priam ?

Forsitan et Priami fuerint quae fata requiras.

Dès qu’il comprend que la ville est prise, qu’elle tombe, que les portes

Urbis uti captae casum conuolsaque uidit

de l’entrée ont été arrachées et que l’ennemi est là, au cœur du palais,

limina tectorum et medium in penetralibus hostem,

le vieil homme dans un geste vain revêt ses épaules que l’âge fait trembler

arma diu senior desueta trementibus aeuo

[510] des armes depuis longtemps remisées et ceint une inutile épée,

510 circumdat nequiquam umeris, et inutile ferrum

puis il se dirige, prêt à mourir, vers les rangs serrés ennemis.

cingitur, ac densos fertur moriturus in hostis.

Dans le milieu des appartements, à ciel ouvert sous l’axe de la voûte éthérée,

Aedibus in mediis nudoque sub aetheris axe

il y avait un autel monumental que cotoyait un très ancien laurier.

ingens ara fuit iuxtaque ueterrima laurus,

Se penchant sur l’autel, il embrassait de son ombre les Pénates.

incumbens arae atque umbra complexa Penatis.

[515] C’est là qu'en vain Hécube et ses filles autour des tables de sacrifice,

515 Hic Hecuba et natae nequiquam altaria circum,

comme des colombes brusquement chassées par une sombre tempête,

praecipites atra ceu tempestate columbae,

serrées les unes contre les autres et enlaçant les statues des dieux, s’étaient réfugiées.

condensae et diuom amplexae simulacra sedebant.

Mais lui, Priam, qui avait pris les armes du temps de sa jeunesse,

Ipsum autem sumptis Priamum iuuenalibus armis

dès qu’elle le vit : « Quelle pensée funeste, malheureux, malheureux époux,

ut uidit, 'Quae mens tam dira, miserrime coniunx,

[520] t’a fait ceindre ces armes ? Vers quoi cours-tu ? », dit-elle.

520 impulit his cingi telis? Aut quo ruis?' inquit;

« Ce genre de secours, cette sorte de défenseurs, non, ce n’est pas

'Non tali auxilio nec defensoribus istis

ce que l’heure réclame, non, pas même si mon Hector était là en ce moment.

tempus eget, non, si ipse meus nunc adforet Hector.

Allons, renonce et viens à mes côtés. Cet autel nous protègera tous

Huc tandem concede; haec ara tuebitur omnis,

ou tu mourras avec moi. » Avec ces mots de sa bouche, elle ramena

aut moriere simul.' Sic ore effata recepit

[525] près d’elle le vieillard au grand âge et lui fit prendre place dans le lieu consacré.

525 ad sese et sacra longaeuum in sede locauit.

Or voilà que s’échappant des mains meurtrières de Pyrrhus, Politès,

Ecce autem elapsus Pyrrhi de caede Polites,

un des fils de Priam, passe à travers les armes qui volent, à travers les ennemis,

unus natorum Priami, per tela, per hostis

fuit en empruntant les longues galeries et parcourt toutes les salles vides,

porticibus longis fugit, et uacua atria lustrat

malgré ses blessures. Excité par le désir de lui porter le dernier coup, Pyrrhus

saucius: illum ardens infesto uolnere Pyrrhus

[530] le suit de près, et, déjà, déjà il le tient et l’abat de sa lance,

530 insequitur, iam iamque manu tenet et premit hasta.

À peine était-il finalement parvenu sous les yeux de ses parents, en face d’eux,

Ut tandem ante oculos euasit et ora parentum,

qu’il s’écroula et sa vie se répandit au dehors dans un immense flot de sang.

concidit, ac multo uitam cum sanguine fudit.

Là Priam, bien que déjà prisonnier du cercle de la mort,

Hic Priamus, quamquam in media iam morte tenetur,

ne resta pas sans réaction et il ne mesura ni ses mots ni l’expression de sa colère :

non tamen abstinuit, nec uoci iraeque pepercit:

[535 « Ah ! toi, dit-il fortement, pour ce crime, pour cet excès d’impudence,

535 'At tibi pro scelere,' exclamat, 'pro talibus ausis,

que les dieux, s’il est au ciel une justice pieuse qui s’inquiète de ces choses,

di, si qua est caelo pietas, quae talia curet,

te payent en retour selon ton mérite, qu’ils t’accordent la récompense

persoluant grates dignas et praemia reddant

due, toi qui m’as fait regarder en face la mort de mon fils,

debita, qui nati coram me cernere letum

toi qui as souillé mes yeux de père par la vue de son cadavre.

fecisti et patrios foedasti funere uoltus.

[540] Ah ! l’autre, celui dont tu dis faussement être issu, Achille,

540 At non ille, satum quo te mentiris, Achilles

il n’a rien fait de tel à son ennemi, à Priam, non ! Le droit et la foi

talis in hoste fuit Priamo; sed iura fidemque

d’un suppliant l’ont fait rougir et il a rendu le corps exsangue d’Hector

supplicis erubuit, corpusque exsangue sepulchro

pour le sépulcre, puis il m’a laissé regagner mon trône. »

reddidit Hectoreum, meque in mea regna remisit.'

Ainsi parla le vieil homme, et maladroitement, sans force, il lança

Sic fatus senior, telumque imbelle sine ictu

[545] son arme, directement arrêtée, avec un bruit rauque du bronze,

545 coniecit, rauco quod protinus aere repulsum

par la bosse saillante du bouclier où il resta vainement suspendu.

e summo clipei nequiquam umbone pependit.

Alors Pyrrhus, s'adressant à lui : «  Eh bien, tu lui diras tout ça, tu seras même

Cui Pyrrhus: 'Referes ergo haec et nuntius ibis

ton propre messager auprès du Pélide, mon père. Pense à lui raconter

Pelidae genitori; illi mea tristia facta

mes tragiques exploits et que Néoptolème est un bâtard,

degeneremque Neoptolemum narrare memento.

[550] et maintenant, meurs ! » En parlant il traîna jusque devant l’autel

550 Nunc morere.' Hoc dicens altaria ad ipsa trementem

le vieillard tremblant qui trébuchait dans tout le sang de son fils,

traxit et in multo lapsantem sanguine nati,

il empoigna ses cheveux de la main gauche, de la droite il brandit son épée,

implicuitque comam laeua, dextraque coruscum

et la plongea dans son côté jusqu’à la garde.

extulit, ac lateri capulo tenus abdidit ensem.

Telle fut la fin de Priam, prononcée par le destin, telle fut la mort

Haec finis Priami fatorum; hic exitus illum

[555] que le sort réserva, avec la vision de Troie incendiée, de Pergame

555 sorte tulit, Troiam incensam et prolapsa uidentem

tombée, à ce monarque superbe qui un jour sur tant de peuples et de terres

Pergama, tot quondam populis terrisque superbum

avait régné en Asie. Immense et mutilé, il gît sur la grève,

regnatorem Asiae. Iacet ingens litore truncus,

la tête détachée des épaules et un corps anonyme.

auolsumque umeris caput, et sine nomine corpus. 

Virgile, Eneide II v. 479-505 A l'interieur du palais

22 Mai 2013, 08:30am

Publié par Danielle Carlès

 Lui-même parmi les premiers a saisi sa hache à double tranchant

[480] pour enfoncer la solide porte, arracher de leurs gonds les montants

de bronze. Et voici que déjà ses coups, faisant sauter une traverse, ont percé

le chêne résistant, voici que la vaste trouée offre une immense perspective.

Apparaît le palais à l’intérieur et s’ouvrent grand les longues salles de réception,

apparaissent les appartements privés de Priam et des anciens rois,

[485] et l’on peut voir les hommes armés en position dans la première entrée.

Mais l’intérieur du palais est remué de gémissements désordonnés et pitoyables,

et dans ses profondeurs les chambres reculées hurlent les cris

endeuillés des femmes. La clameur monte à heurter les astres dorés.

Puis, terrifiées, les mères vont au hasard dans le palais monumental.

[490] Elles tiennent les portes embrassées, les couvrent de baisers.

Pyrrhus s’acharne avec la même violence que son père. Ni les barrières,

ni les gardiens ne peuvent y tenir. Sous les coups répétés du bélier, la porte

chancelle, ses montants ébranlés sortent des gonds et s’abattent.

La voie est violemment frayée, et jaillissent dans l’entrée, massacrent l’avant-garde

[495] les Danaens lancés sans frein, et ils inondent de soldats une large partie des lieux.

Non, tel n’est pas un fleuve, quand, digues rompues, écumant

il sort de son lit, que ses tourbillons triomphent des barrages les plus imposants,

qu’il jette sur les champs sa masse furieuse et sur toute la plaine

entraîne le bétail avec les étables. J’ai vu, oui, j’ai vu la fureur

[500] de tuer qui animait Néoptolème et les deux Atrides sur le seuil.

J’ai vu Hécube et ses cent brus, et Priam au milieu des autels

souiller de sang les feux qu’il avait lui-même consacrés.

Les cinquante chambres nuptiales, espoir si grand d’enfants à venir,

les portes magnifiques ornées de l’or et des dépouilles barbares

[505] se sont abattues. Les Danaens mettent la main sur ce que le feu oublie.

Lecture avec le texte latin

Lui-même parmi les premiers a saisi sa hache à double tranchant

Ipse inter primos correpta dura bipenni

[480] pour enfoncer la solide porte, arracher de leurs gonds les montants

480 limina perrumpit, postisque a cardine uellit

de bronze. Et voici que déjà ses coups, faisant sauter une traverse, ont percé

aeratos; iamque excisa trabe firma cauauit

le chêne résistant, voici que la vaste trouée offre une immense perspective.

robora, et ingentem lato dedit ore fenestram.

Apparaît le palais à l’intérieur et s’ouvrent grand les longues salles de réception,

Adparet domus intus, et atria longa patescunt;

apparaissent les appartements privés de Priam et des anciens rois,

adparent Priami et ueterum penetralia regum,

[485] et l’on peut voir les hommes armés en position dans la première entrée.

485 armatosque uident stantis in limine primo.

Mais l’intérieur du palais est remué de gémissements désordonnés et pitoyables,

At domus interior gemitu miseroque tumultu

et dans ses profondeurs les chambres reculées hurlent les cris

miscetur, penitusque cauae plangoribus aedes

endeuillés des femmes. La clameur monte à heurter les astres dorés.

femineis ululant; ferit aurea sidera clamor.

Puis, terrifiées, les mères vont au hasard dans le palais monumental.

Tum pauidae tectis matres ingentibus errant;

[490] Elles tiennent les portes embrassées, les couvrent de baisers.

490 amplexaeque tenent postis atque oscula figunt.

Pyrrhus s’acharne avec la même violence que son père. Ni les barrières,

Instat ui patria Pyrrhus; nec claustra, neque ipsi

ni les gardiens ne peuvent y tenir. Sous les coups répétés du bélier, la porte

custodes sufferre ualent; labat ariete crebro

chancelle, ses montants ébranlés sortent des gonds et s’abattent.

ianua, et emoti procumbunt cardine postes.

La voie est violemment frayée, et jaillissent dans l’entrée, massacrent l’avant-garde

Fit uia ui; rumpunt aditus, primosque trucidant

[495] les Danaens lancés sans frein, et ils inondent de soldats une large partie des lieux.

495 immissi Danai, et late loca milite complent.

Non, tel n’est pas un fleuve, quand, digues rompues, écumant

Non sic, aggeribus ruptis cum spumeus amnis

il sort de son lit, que ses tourbillons triomphent des barrages les plus imposants,

exiit, oppositasque euicit gurgite moles,

qu’il jette sur les champs sa masse furieuse et sur toute la plaine

fertur in arua furens cumulo, camposque per omnis

entraîne le bétail avec les étables. J’ai vu, oui, j’ai vu la fureur

cum stabulis armenta trahit. Vidi ipse furentem

[500] de tuer qui animait Néoptolème et les deux Atrides sur le seuil.

500 caede Neoptolemum geminosque in limine Atridas;

J’ai vu Hécube et ses brus innombrables, et Priam au milieu des autels

uidi Hecubam centumque nurus, Priamumque per aras

souiller de sang les feux qu’il avait lui-même consacrés.

sanguine foedantem, quos ipse sacrauerat, ignis.

Les cinquante chambres nuptiales, espoir si grand d’enfants à venir,

Quinquaginta illi thalami, spes tanta nepotum,

les portes magnifiques ornées de l’or et des dépouilles barbares

barbarico postes auro spoliisque superbi,

[505] se sont abattues. Les Danaens mettent la main sur ce que le feu oublie.

505 procubuere; tenent Danai, qua deficit ignis.

Publication : les Satires publie.papier

18 Mai 2013, 17:33pm

Publié par Danielle Carlès

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Virgile, Eneide II v. 469-478 Pyrrhus

13 Mai 2013, 14:34pm

Publié par Danielle Carlès

Juste devant l’entrée, sur le premier seuil, Pyrrhus

[470] exulte à la lueur scintillante des armes et de l’airain,

tel un serpent au grand jour ayant fait pâture d'herbes mauvaises,

que la froidure de l’hiver tenait gonflé sous la terre à l’abri,

mais il a quitté sa dépouille et le voilà neuf et brillant de jeunesse,

et il enroule son corps luisant, relève la poitrine,

[475] dressé vers le soleil, et fait vibrer hors de sa gueule une langue triplement divisée.

Avec lui le géant Périphas et l’écuyer d’Achille, conducteur de ses chevaux,

porteur de ses armes, Automédon, avec lui tous les guerriers de Scyros

sont au pied du palais et tirent vers le toit des rafales de traits enflammés.

mala gramina pastus v. 471 : Honte à moi qui ne voulais pas admettre que les serpents mangeaient des herbes, quand c'est une croyance avérée de l'antiquité, reprise ici par Virgile. Voici un lien vers un article récent concernant le sujet, pour lequel je remercie vivement Lionel-Édouard Martin sans qui cette traduction et la note seraient restées inexactes.

linguis trisulcis v. 475 : En dépit du Gaffiot la langue du serpent n'est pas "à trois pointes", pas plus qu'il ne s'agit d'une langue "au triple dard" (J. Perret - CUF) ou d'une langue "triplement fourchue" (Itinera electronica). Mot à mot trisulcus signifie "qui comporte trois sillons", soit trois "segments". De fait, la langue du serpent "bifide" comporte DEUX pointes, mais TROIS segments, comme la lettre Y, d'où "tripartite". La traduction s'arrête finalement à "triplement divisée", mais je cherche mieux.

Lecture avec le texte latin

Juste devant l’entrée, sur le premier seuil, Pyrrhus

Vestibulum ante ipsum primoque in limine Pyrrhus

[470] exulte à la lueur scintillante des armes et de l’airain,

470 exsultat, telis et luce coruscus aena;

tel un serpent au grand jour ayant fait pâture d'herbes mauvaises,

qualis ubi in lucem coluber mala gramina pastus

la froidure de l’hiver le tenait gonflé sous la terre à l’abri,

frigida sub terra tumidum quem bruma tegebat,

mais il a quitté sa dépouille et le voilà neuf et brillant de jeunesse,

nunc, positis nouus exuuiis nitidusque iuuenta,

et il enroule son corps luisant, relève la poitrine,

lubrica conuoluit sublato pectore terga

[475] dressé vers le soleil, et fait vibrer hors de sa gueule une langue triplement divisée.

475 arduus ad solem, et linguis micat ore trisulcis.

Avec lui le géant Périphas et l’écuyer d’Achille, conducteur de ses chevaux,

Una ingens Periphas et equorum agitator Achillis,

porteur de ses armes, Automédon, avec lui tous les guerriers de Scyros

armiger Automedon, una omnis Scyria pubes

sont au pied du palais et tirent vers le toit des rafales de traits enflammés.

succedunt tecto, et flammas ad culmina iactant.

Virgile, Eneide II v. 438-468 Au palais de Priam

9 Mai 2013, 12:54pm

Publié par Danielle Carlès

Mais là c’est une bataille sans limite, comme si la guerre ne se jouait

nulle part ailleurs, comme si personne ne mourait dans tout le reste de la ville,

[440] là nous voyons l’invincible violence de Mars, les Danaens à l’assaut du palais,

l’entrée assiégée par une formation en tortue.

Des échelles sont appliquées contre les murs, ils se hissent précisément

vers les ouvertures, barreau après barreau, et se protègent de la main gauche, opposant

les boucliers aux armes qui volent, saisissent de la droite l’échelon plus haut.

[445] Les Dardanides en face démantèlent les tours et tout l’étage supérieur

du palais : voilà les armes, puisque la fin est en vue,

avec lesquelles au bord extrême de la mort ils sont prêts à se défendre,

et ils font rouler les lambris dorés qui ornaient depuis toujours les plafonds

de leurs pères. D’autres, l’épée à la main, ont pris position au niveau

[450] des portes du bas et ils les gardent, en rangs serrés.

Une énergie nouvelle nous pousse au secours du palais royal, nous voulons

apporter notre aide pour réconforter les hommes, ajouter notre force à celle des vaincus.

Il y avait une entrée avec une porte dérobée et un passage reliant

entre eux les appartements de Priam, ainsi qu’une poterne à l’arrière, délaissée,

[455] par où l’infortunée Andromaque, tant que le royaume subsistait,

bien souvent se rendait sans devoir être accompagnée

chez ses beaux-parents et amenait l’enfant Astyanax voir son grand-père.

Je monte par là jusqu’au niveau le plus élevé, d’où

les malheureux Troyens balançaient à la main leurs impuissants projectiles.

[460] Une tour s’y dresse à pic, culminant au-dessus des toits les plus hauts

jusqu’à toucher les astres, l'habituelle tour de guet d’où se voyait Troie toute entière,

et les navires des Danaens et le camp achéen.

Nous l’avons attaquée tout autour au fer de nos épées, à l’endroit où la jonction

avec le dernier étage menaçait ruine, nous l’avons arrachée de sa base

[465] surélevée, nous avons poussé. Chancelante, elle s’écroule d’un seul coup

avec fracas et tombe sur une grande partie de l’armée des Danaens.

Mais d’autres les remplacent, sans que les jets de pierres et de projectiles

de toute sorte entre temps s’interrompent.

Lecture avec le texte latin

Mais là c’est une bataille sans limite, comme si la guerre ne se jouait

Hic uero ingentem pugnam, ceu cetera nusquam

nulle part ailleurs, comme si personne ne mourait dans tout le reste de la ville,

bella forent, nulli tota morerentur in urbe,

[440] là nous voyons l’invincible violence de Mars, les Danaens à l’assaut du palais,

440 sic Martem indomitum, Danaosque ad tecta ruentis

l’entrée assiégée par une formation en tortue.

cernimus, obsessumque acta testudine limen.

Des échelles sont appliquées contre les murs, ils se hissent précisément

Haerent parietibus scalae, postisque sub ipsos

vers les ouvertures, barreau après barreau, et se protègent de la main gauche, opposant

nituntur gradibus, clipeosque ad tela sinistris

les boucliers aux armes qui volent, saisissent de la droite l’échelon plus haut.

protecti obiciunt, prensant fastigia dextris.

[445] Les Dardanides en face démantèlent les tours et tout l’étage supérieur

445 Dardanidae contra turris ac tota domorum

du palais : voilà les armes, puisque la fin est en vue,

culmina conuellunt; his se, quando ultima cernunt,

avec lesquelles au bord extrême de la mort ils sont prêts à se défendre,

extrema iam in morte parant defendere telis;

et ils font rouler les lambris dorés qui ornaient depuis toujours les plafonds

auratasque trabes, ueterum decora alta parentum,

de leurs pères. D’autres, l’épée à la main, ont pris position au niveau

deuoluunt; alii strictis mucronibus imas

[450] des portes du bas et ils les gardent, en rangs serrés.

450 obsedere fores; has seruant agmine denso.

Une énergie nouvelle nous pousse au secours du palais royal, nous voulons

Instaurati animi, regis succurrere tectis,

apporter notre aide pour réconforter les hommes, ajouter notre force à celle des vaincus.

auxilioque leuare uiros, uimque addere uictis.

Il y avait une entrée avec une porte dérobée et un passage reliant

Limen erat caecaeque fores et peruius usus

entre eux les appartements de Priam, ainsi qu’une poterne à l’arrière, délaissée,

tectorum inter se Priami, postesque relicti

[455] par où l’infortunée Andromaque, tant que le royaume subsistait,

455 a tergo, infelix qua se, dum regna manebant,

bien souvent se rendait sans devoir être accompagnée

saepius Andromache ferre incomitata solebat

chez ses beaux-parents et amenait l’enfant Astyanax voir son grand-père.

ad soceros, et auo puerum Astyanacta trahebat.

Je monte par là jusqu’au niveau le plus élevé, d’où

Euado ad summi fastigia culminis, unde

les malheureux Troyens balançaient à la main leurs impuissants projectiles.

tela manu miseri iactabant inrita Teucri.

[460] Une tour s’y dresse à pic, culminant au-dessus des toits les plus hauts

460 Turrim in praecipiti stantem summisque sub astra

jusqu’à toucher les astres, l'habituelle tour de guet d’où se voyait Troie toute entière,

eductam tectis, unde omnis Troia uideri

et les navires des Danaens et le camp achéen.

et Danaum solitae naues et Achaia castra,

Nous l’avons attaquée tout autour au fer de nos épées, à l’endroit où la jonction

adgressi ferro circum, qua summa labantis

avec le dernier étage menaçait ruine, nous l’avons arrachée de sa base

iuncturas tabulata dabant, conuellimus altis

[465] surélevée, nous avons poussé. Chancelante, elle s’écroule d’un seul coup

465 sedibus, impulimusque; ea lapsa repente ruinam

avec fracas et tombe sur une large partie de l’armée des Danaens.

cum sonitu trahit et Danaum super agmina late

Mais d’autres les remplacent, sans que les jets de pierres et de projectile

incidit: ast alii subeunt, nec saxa, nec ullum

de toute sorte entre temps s’interrompent.

telorum interea cessat genus.

Virgile, Eneide II v. 402-437 Au pied du temple de Minerve

7 Mai 2013, 14:59pm

Publié par Danielle Carlès

Hélas, il n'est pas permis de se fier aux dieux malgré eux !

Voici que l’on traînait, cheveux épars, la jeune Priamide,

Cassandre, depuis le temple, depuis le sanctuaire de Minerve,

[405] les yeux ardemment levés vers le ciel, mais en vain,

les yeux, oui, car des liens menottaient ses mains délicates.

Corèbe, fou de rage, ne supporta pas cette vue,

et il se jeta prêt à mourir au milieu des troupes.

Nous le suivons, tous, et nous fonçons en frappant dru de nos armes.

[410] Et nous sommes d’abord accablés de traits lancés du plus haut du temple

par les nôtres, le signal de ce malheureux massacre

étant la forme de nos armes et nos trompeurs panaches grecs.

Puis les Danaens, aux cris et à la colère de se voir enlever la jeune fille,

se rassemblent de tous côtés et attaquent, le terrible Ajax

[415] et les deux Atrides et toute l’armée des Dolopes,

comme parfois des vents de sens contraires, quand jaillit une tornade,

s’entrechoquent, le Zéphyr, le Notus et l’Eurus favorable aux chevaux

de l’Aurore, que les forêts sifflent et Nérée écumeux brandissant le trident

se déchaîne et soulève la mer depuis les grands fonds.

[420] Se montrent même ceux que nous avons dispersés au milieu de l’ombre

en les piégeant dans la nuit obscure et poursuivis à travers toute la ville.

Ils sont les premiers à reconnaître les boucliers et les armes mensongères

et à remarquer l’accent étranger de nos voix.

C’en est fait, nous sommes écrasés sous le nombre. Et Corèbe le premier succombe

[425] de la main de Pénélée sur l’autel de la toute puissante déesse en armes.

Rhipée tombe aussi, le Troyen le plus droit

qui fût entre tous et le plus exact serviteur de la justice,

mais les dieux en jugèrent autrement. Périssent Hypanis et Dymas

percés de coups par des amis. Et toi non plus, Panthus,

[430] ni ton immense piété, ni l’infule d’Apollon ne t’ont protégé dans ta chute.

Cendres d’Ilion, ultimes flammes des miens,

je vous prends à témoin qu’au moment de votre fin je n’ai rien évité, pas un trait,

pas un péril venu des Danaens et si mon destin avait été

de succomber, j’aurais mérité que ce soit de leur main. Nous nous arrachons de là,

[435] Iphitus, Pélias et moi, Iphitus déjà alourdi par son âge

et Pélias ralenti par une blessure due à Ulysse,

pour filer tout droit au palais de Priam où la clameur nous appelle.

Lecture avec le texte latin

Hélas, il n'est pas permis de se fier aux dieux malgré eux !

Heu nihil inuitis fas quemquam fidere diuis!

Voici que l’on traînait, cheveux épars, la jeune Priamide,

Ecce trahebatur passis Priameia uirgo

Cassandre, depuis le temple, depuis le sanctuaire de Minerve,

crinibus a templo Cassandra adytisque Mineruae,

[405] les yeux ardemment levés vers le ciel, mais en vain,

405 ad caelum tendens ardentia lumina frustra, --

les yeux, oui, car des liens menottaient ses mains délicates.

lumina, nam teneras arcebant uincula palmas.

Corèbe, fou de rage, ne supporta pas cette vue,

Non tulit hanc speciem furiata mente Coroebus,

et il se jeta prêt à mourir au milieu des troupes.

et sese medium iniecit periturus in agmen.

Nous le suivons, tous, et nous fonçons en frappant dru de nos armes.

Consequimur cuncti et densis incurrimus armis.

[410] Et nous sommes d’abord accablés de traits lancés du plus haut du temple

410 Hic primum ex alto delubri culmine telis

par les nôtres, le signal de ce malheureux massacre

nostrorum obruimur, oriturque miserrima caedes

étant la forme de nos armes et nos trompeurs panaches grecs.

armorum facie et Graiarum errore iubarum.

Puis les Danaens, aux cris et à la colère de se voir enlever la jeune fille,

Tum Danai gemitu atque ereptae uirginis ira

se rassemblent de tous côtés et attaquent, le terrible Ajax

undique collecti inuadunt, acerrimus Aiax,

[415] et les deux Atrides et toute l’armée des Dolopes,

415 et gemini Atridae, Dolopumque exercitus omnis;

comme parfois des vents de sens contraires, quand jaillit une tornade,

aduersi rupto ceu quondam turbine uenti

s’entrechoquent, le Zéphyr, le Notus et l’Eurus favorable aux chevaux

confligunt, Zephyrusque Notusque et laetus Eois

de l’Aurore, que les forêts sifflent et Nérée écumeux brandissant le trident

Eurus equis; stridunt siluae, saeuitque tridenti

se déchaîne et soulève la mer depuis les grands fonds.

spumeus atque imo Nereus ciet aequora fundo.

[420] Se montrent même ceux que nous avons dispersés au milieu de l’ombre

420 Illi etiam, si quos obscura nocte per umbram

en les piégeant dans la nuit obscure et poursuivis à travers toute la ville.

fudimus insidiis totaque agitauimus urbe,

Ils sont les premiers à reconnaître les boucliers et les armes mensongères

apparent; primi clipeos mentitaque tela

et à remarquer l’accent étranger de nos voix.

adgnoscunt, atque ora sono discordia signant.

C’en est fait, nous sommes écrasés sous le nombre. Et Corèbe le premier succombe

Ilicet obruimur numero; primusque Coroebus

[425] de la main de Pénélée sur l’autel de la toute puissante déesse en armes.

425 Penelei dextra diuae armipotentis ad aram

Rhipée tombe aussi, le Troyen le plus droit

procumbit; cadit et Rhipeus, iustissimus unus

qui fût entre tous et le plus exact serviteur de la justice,

qui fuit in Teucris et seruantissimus aequi:

mais les dieux en jugèrent autrement. Périssent Hypanis et Dymas

dis aliter uisum; pereunt Hypanisque Dymasque

percés de coups par des amis. Et toi non plus, Panthus,

confixi a sociis; nec te tua plurima, Panthu,

[430] ni ton immense piété, ni l’infule d’Apollon ne t’ont protégé dans ta chute.

430 labentem pietas nec Apollinis infula texit.

Cendres d’Ilion, ultimes flammes des miens,

Iliaci cineres et flamma extrema meorum,

je vous prends à témoin qu’au moment de votre fin je n’ai rien évité, pas un trait,

testor, in occasu uestro nec tela nec ullas

pas un péril venu des Danaens et si mon destin avait été

uitauisse uices Danaum, et, si fata fuissent

de succomber, j’aurais mérité que ce soit de leur main. Nous nous arrachons de là,

ut caderem, meruisse manu. Diuellimur inde,

[435] Iphitus, Pélias et moi, Iphitus déjà alourdi par son âge

435 Iphitus et Pelias mecum, quorum Iphitus aeuo

et Pélias ralenti par une blessure due à Ulysse,

iam grauior, Pelias et uolnere tardus Ulixi;

pour filer tout droit au palais de Priam où la clameur nous appelle.

protinus ad sedes Priami clamore uocati.

Vases communicants avec Brigitte Célérier - Mieux vaut Horace

3 Mai 2013, 00:05am

Publié par Danielle Carlès

photo Brigitte Célérier

"le paisible sommeil que ne repousse pas la petitesse des maisons de la campagne et une rive ombragée.."

sans respect pour les vers, oubliant l'ode (Horace III 1 http://fonsbandusiae.over-blog.com/article-horace-ode-iii-1-odieux-m-est-le-profane-vulgaire-117028352.html) qui parle de bien plus, elle est restée sur ces mots

elle a dérivé vers de vieux murs, l'humilité, la chaleur

elle a reposé les yeux sur l'ode, la traduction, elle se sentait un peu coupable, vaguement, et admirative surtout

mais, pour soi.... mettre en vers la maison dans l'herbe, l'herbe qui dégringole vers le ruisseau, quelques ajoncs, un saule, un soleil qui se meurt, la quiétude qui descend dans les membres.

(somnum reducent ;) somnus agrestium

lenis uirorum non humilis domos

fastidit umbrosamque ripam,

"le paisible sommeil que ne repousse pas la petitesse des maisons de la campagne et une rive ombragée.."

elle se replonge dans le cours de latin, et puis elle prend ses mots français et familiers, elle compte les voyelles, elle prononce, elle pense scansion, pieds purs, elle cherche les longues et les brèves, elle butte sur l'accent de son sud,

elle se grise des mots, des dactyles, des spondées, des trochées, des hexamètres dactyles, des pentamètres, des sénaires iambiques, des coupes penthémimères ou trihémimères, elle aime les diérèses, les synérèses, plus encore les hiatus –

elle découvre que son instinct est en défaut, elle s'entête un peu, elle se résigne à sa futilité.

Et pourtant umbrosamque ripam...

elle rêve poètes, elle dérive vers les coblas, les tornadas d'oc, elle glisse sur la translatio, sourit aux chansons de toile, s'arrête au virelai

Amis, suis dans le rêve d'une maison,

Amis, je la veux humble pour ma chanson,

Dans l'herbe, au bord de l'eau..

La veux pleine de miel, de joie, sans raison,

Douceur de se nicher en une humble maison

Dans l'herbe, au bord de l'eau..

Amis, sera simple et petiote chanson,

Je n'ai science ni raison – rêve maison

Dans l'herbe au bord de l'eau...

Elle rit, elle se dit qu'Horace et sa passeuse sont loin, elle se dit que les troubadours ne le sont pas moins, elle se dit que son mirliton est un peu trop longuement poussé, que n'a ni sens, ni rythme, ni chanson, que pauvret ne connaît pas la musique, que nigaud n'a rien à dire, que perdus se sont les herbes, la rive, les saules, les cailloux dans l'eau verte

Elle lit Horace qui parle, bien, de toute autre chose. Elle reprend, savoure les autres odes, épodes, satires... du moins ses préférées, et constate que ce sont presque toutes.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre."

Aujourd'hui avec Brigitte Célérier, brigetoun sur twitter, nous échangeons nos lieux, elle brode ici sur une rive ombragée chère à Horace, je tricote là-bas avec les mots choisis dans Paumée.Travaux de dames.

Et c'est toujours Brigitte qui vous permet de retrouver chaque mois la liste de tous les participants aux vases communicants.

Virgile, Énéide II v. 370-401 Ruse ou courage face à l'ennemi

1 Mai 2013, 10:53am

Publié par Danielle Carlès

[370] Le premier qui se présente à nous, avec une grande escorte de Danaens,

est Androgée. Il croit avoir affaire à un bataillon ami,

ne sachant pas, et de lui-même nous interpelle sur un ton de camaraderie :

« Dépêchez-vous, les homme ! Oui, qu’est-ce qui vous met tellement en retard,

pourquoi tant de lenteur ? Les autres ont mis le feu, et ils pillent, ils emportent tout

[375] Pergame, et vous, vous arrivez juste maintenant de vos fiers navires ? »

Il finit de parler et aussitôt – car on ne donnait aucune réponse

rassurante – il comprit qu’il était tombé au milieu de l’ennemi.

Il se figea et retint son pied en arrière en même temps que sa voix.

Comme quelqu’un qui à l’improviste dans la broussaille épineuse sur un serpent

[380] luisant par terre met le pied et tremblant recule d’un coup pour fuir

la rage qui le dresse avec un gonflement de son cou céruléen,

de même Androgée terrifié à notre vue cherchait à partir.

Nous fonçons et nous les entourons, nos armes les criblent de coups.

Comme ils ignorent les lieux et sont pris de terreur, sans faire de quartier

[385] nous les écrasons. La Fortune souffle dans le bon sens pour notre première épreuve.

Et là Corèbe, transporté par le succès et son propre tempérament :

« Ô mes amis, dit-il, la Fortune nous indique à la première occasion

par où passe le chemin du salut, et elle se montre favorable, suivons-la,

échangeons nos boucliers et munissons-nous des insignes des Danaens !

[390] Ruse ou courage, qui se pose la question face à l’ennemi ?

Ceux-là vont nous donner nos armes. » Ainsi parla-t-il, puis il revêt

le casque chevelu d’Androgée et son bouclier, orné d’un emblème distinctif,

et il ajuste à son côté l’épée argienne.

Rhipée, Dymas même et tous les jeunes guerriers

[395] en font autant, avec gaieté. Chacun s’arme des dépouilles qu’il vient de ravir.

Nous allons, mêlés aux Danaens dont les dieux ne sont pas les nôtres,

et tout au long de la nuit aveugle les rencontres nous engagent

dans nombre de combats, nous envoyons en bas à Orcus nombre de Danaens.

Les autres se sauvent vers les navires, ils courent au rivage

[400] se mettre en lieu sûr, certains poussés par une peur honteuse

escaladent à nouveau le gigantesque cheval et vont s’enfouir dans le ventre familier.

Lecture avec le texte latin

[370] Le premier qui se présente à nous, avec une grande escorte de Danaens,

370 Primus se, Danaum magna comitante caterua,

est Androgée. Il croit avoir affaire à un bataillon ami,

Androgeos offert nobis, socia agmina credens

ne sachant pas, et de lui-même nous interpelle sur un ton de camaraderie :

inscius, atque ultro uerbis compellat amicis:

« Dépêchez-vous, les homme ! Oui, qu’est-ce qui vous met tellement en retard,

'Festinate, uiri: nam quae tam sera moratur

pourquoi tant de lenteur ? Les autres ont mis le feu, et ils pillent, ils emportent tout

segnities? Alii rapiunt incensa feruntque

[375] Pergame, et vous, vous arrivez juste maintenant de vos fiers navires ? »

375 Pergama; uos celsis nunc primum a nauibus itis.'

Il finit de parler et aussitôt – car on ne donnait aucune réponse

Dixit, et extemplo, neque enim responsa dabantur

rassurante – il comprit qu’il était tombé au milieu de l’ennemi.

fida satis, sensit medios delapsus in hostis.

Il se figea et retint son pied en arrière en même temps que sa voix.

Obstipuit, retroque pedem cum uoce repressit:

Comme quelqu’un qui à l’improviste dans la broussaille épineuse sur un serpent

inprouisum aspris ueluti qui sentibus anguem

[380] luisant par terre met le pied et tremblant recule d’un coup pour fuir

380 pressit humi nitens, trepidusque repente refugit

la rage qui le dresse avec un gonflement de son cou céruléen,

attollentem iras et caerula colla tumentem;

de même Androgée terrifié à notre vue cherchait à partir.

haud secus Androgeos uisu tremefactus abibat.

Nous fonçons et nous les entourons, nos armes les criblent de coups.

Inruimus, densis et circumfundimur armis,

Comme ils ignorent les lieux et sont pris de terreur, sans faire de quartier

ignarosque loci passim et formidine captos

[385] nous les écrasons. La Fortune souffle dans le bon sens pour notre première épreuve.

385 sternimus: adspirat primo fortuna labori.

Et là Corèbe, transporté par le succès et son propre tempérament :

Atque hic successu exsultans animisque Coroebus,

« Ô mes amis, dit-il, la Fortune nous indique à la première occasion

'O socii, qua prima' inquit 'fortuna salutis

par où passe le chemin du salut, et elle se montre favorable, suivons-la,

monstrat iter, quoque ostendit se dextra, sequamur

échangeons nos boucliers et munissons-nous des insignes des Danaens !

mutemus clipeos, Danaumque insignia nobis

[390] Ruse ou courage, qui se pose la question face à l’ennemi ?

390 aptemus: dolus an uirtus, quis in hoste requirat?

Ceux-là vont nous donner nos armes. » Ainsi parla-t-il, puis il revêt

Arma dabunt ipsi.' Sic fatus, deinde comantem

le casque chevelu d’Androgée et son bouclier, orné d’un emblème distinctif,

Androgei galeam clipeique insigne decorum

et il ajuste à son côté l’épée argienne.

induitur, laterique Argiuum accommodat ensem.

Rhipée, Dymas même et tous les jeunes guerriers

Hoc Rhipeus, hoc ipse Dymas omnisque iuuentus

[395] en font autant, avec gaieté. Chacun s’arme des dépouilles qu’il vient de ravir.

395 laeta facit; spoliis se quisque recentibus armat.

Nous allons, mêlés aux Danaens dont les dieux ne sont pas les nôtres,

Vadimus immixti Danais haud numine nostro,

et tout au long de la nuit aveugle les rencontres nous engagent

multaque per caecam congressi proelia noctem

dans nombre de combats, nous envoyons en bas à Orcus nombre de Danaens.

conserimus, multos Danaum demittimus Orco.

Les autres se sauvent vers les navires, ils courent au rivage

Diffugiunt alii ad nauis, et litora cursu

[400] se mettre en lieu sûr, certains poussés par une peur honteuse

400 fida petunt: pars ingentem formidine turpi

escaladent à nouveau le gigantesque cheval et vont s’enfouir dans le ventre familier.

scandunt rursus equum et nota conduntur in aluo.

Horace, Odes III, 2 (mourir pour sa patrie est doux et beau)

29 Avril 2013, 18:41pm

Publié par Danielle Carlès

qu’il apprenne à aimer l’épreuve d’une étroite

pauvreté le jeune soldat aguerri par la dureté

du service qu’il traque les Parthes

fiers cavalier redoutable armé de sa lance

 

qu’il passe en plein air une vie d’incessantes

alarmes et du haut des remparts ennemis que l’

épouse du tyran en guerre le voyant

au loin que la vierge en âge d’être mariée

 

soupirent hélas et craignent que novice encore

au combat le royal fiancé n’aille le provoquer

lion féroce intouchable que la rage

du sang versé emporte au milieu du carnage

 

mourir pour sa patrie est doux et beau la mort

est aussi sur les pas du fuyard elle n’épargne

pas les jeunes gens qui évitent les

armes jarrets et dos affaiblis par la peur

 

le courage n’a que faire d’un méprisable échec

électoral il brille d’honneurs sans souillures

il ne prend pas les faisceaux il ne

les dépose pas au gré du souffle populaire

 

le courage ouvrant le ciel à ceux qui méritent

de ne pas mourir tente de trouver une voie non

dite il méprise la masse rassemblée

et le sol boueux auquel son aile l’arrache

 

le silence fidèle apporte aussi une récompense

sans danger j’interdirai à qui aurait divulgué

les mystères sacrés de Cérès d’être

sous de mêmes poutres ou avec moi dans une

 

fragile chaloupe pour partir souvent Diespiter

outragé a ajouté un innocent à un coupable peu

de fois un criminel parti devant le

châtiment au pied boiteux l’a laissé filer

 

virtus : Le mot latin virtus qui a donné en français le mot "vertu" désigne tout d'abord le "courage". C'est à cause des premières strophes que je retiens cette traduction.

"prendre et déposer les faisceaux" : Littéralement "prendre et déposer les haches securis (qui entrent dans la composition des faisceaux)". L'expression est une image pour dire "accepter ou renoncer à une magistrature" dont les faisceaux sont une marque honorifique distinctive.

L'ode est rédigée en strophes alcaïques, transposées en vers justifiés 2 x 46 + 35 + 42.

Lecture avec le texte latin

qu’il apprenne à aimer l’épreuve d’une étroite

[3,02,1] Angustam amice pauperiem pati

pauvreté le jeune soldat aguerri par la dureté

robustus acri militia puer

du service qu’il traque les Parthes

condiscat et Parthos ferocis

fiers cavalier redoutable armé de sa lance

uexet eques metuendus hasta

qu’il passe en plein air une vie d’incessantes

[3,02,5] uitamque sub diuo et trepidis agat

alarmes et du haut des remparts ennemis que l’

in rebus. Illum ex moenibus hosticis

épouse du tyran en guerre le voyant

matrona bellantis tyranni

au loin que la vierge en âge d’être mariée

prospiciens et adulta uirgo

soupirent hélas et craignent que novice encore

suspiret, eheu, ne rudis agminum

au combat le royal fiancé n’aille le provoquer

[3,02,10] sponsus lacessat regius asperum

lion féroce intouchable que la rage

tactu leonem, quem cruenta

du sang versé emporte au milieu du carnage

per medias rapit ira caedes.

mourir pour sa patrie est doux et beau la mort

Dulce et decorum est pro patria mori:

est aussi sur les pas du fuyard elle n’épargne

mors et fugacem persequitur uirum

pas les jeunes gens qui évitent les

[3,02,15] nec parcit inbellis iuuentae

armes jarrets et dos affaiblis par la peur

poplitibus timidoue tergo.

le courage n’a que faire d’un méprisable échec

Virtus, repulsae nescia sordidae,

électoral il brille d’honneurs sans souillures

intaminatis fulget honoribus

il ne prend pas les faisceaux il ne

nec sumit aut ponit securis

les dépose pas au gré du souffle populaire

[3,02,20] arbitrio popularis aurae.

le courage ouvrant le ciel à ceux qui méritent

Virtus, recludens inmeritis mori

de ne pas mourir tente de trouver une voie non

caelum, negata temptat iter uia

dite il méprise la masse rassemblée

coetusque uolgaris et udam

et le sol boueux auquel son aile l’arrache

spernit humum fugiente pinna.

le silence fidèle apporte aussi une récompense sans

[3,02,25] Est et fideli tuta silentio

danger j’interdirai à qui aurait divulgué les mystères

merces: uetabo, qui Cereris sacrum

sacrés de Cérès d’être

uolgarit arcanae, sub isdem

sous de mêmes poutres ou avec moi dans une

sit trabibus fragilemque mecum

fragile chaloupe pour partir souvent Diespiter

soluat phaselon; saepe Diespiter

outragé a ajouté un innocent à un coupable peu

[3,02,30] neglectus incesto addidit integrum,

de fois un criminel parti devant le

raro antecedentem scelestum

châtiment au pied boiteux l’a laissé filer

deseruit pede Poena claudo.

Virgile, Énéide II v. 336-369 Se battre jusqu'à la mort

26 Avril 2013, 15:17pm

Publié par Danielle Carlès

Le récit du fils d’Othrys et la volonté des dieux

me poussent à aller au devant des flammes et des armes, où la funeste Érinys,

où le fracas m’appelle, et la clameur qui s’élève au ciel éthéré.

Se mettent de la partie Rhipée et un très puissant guerrier,

[340] Épytus, surgis dans le clair de lune, Hypanis et Dymas

se rangent à nos côtés, ainsi que le jeune Corèbe

fils de Mygdon. Il était justement venu à Troie en ces jours-là,

enflammé d’amour fou pour Cassandre,

et c’est comme gendre qu’il apportait son aide à Priam et aux Phrygiens,

[345] l’infortuné, qui aux mises en garde de sa fiancée exaltée

resta sourd.

Quand j’ai vu la hardiesse de leur bataillon serré, leur envie de monter au combat,

j’y rajoute ces mots : « Jeunes gens, votre très grand courage n’y changera rien.

Si votre ferme désir est de suivre quelqu’un décidé à aller

[350] jusqu’au bout, regardez en face ce que nous réserve la Fortune :

ils sont tous partis, sanctuaires et autels sont abandonnés,

tous, les dieux qui faisaient tenir debout notre royaume. Vous courez au secours d’une ville

incendiée. Allons mourir, allons nous jeter dans la mêlée des armes !

Il n’y a qu’un salut pour les vaincus, n’espérer aucun salut. »

[355] et la fureur s’accroît dans le cœur des jeunes guerriers. Puis, comme des loups

ravisseurs dans les noires ténèbres, que pousse aveuglément la rage

inassouvie de leurs entrailles et que leurs petits laissés à la tanière

attendent, la gorge sèche, à travers les armes qui volent, à travers les ennemis,

nous allons à la mort qui ne fait aucun doute, empruntant le chemin qui mène

[360] au centre de la ville. La nuit noire nous cerne en voltigeant d'une ombre inconsistante.

Qui saurait déployer des mots sur le désastre de cette nuit-là et sur ses morts,

qui pourrait verser des larmes à la hauteur de nos souffrances ?

Une ville très ancienne s’écroule après avoir dominé pendant de nombreuses années.

Dans les rues partout on abat sans rencontrer de résistance un nombre infini

[365] de corps, dans les maisons et sur les seuils vénérables

des dieux. Et les Troyens ne sont pas seuls à verser leur sang,

par moment le courage revient même aux cœurs des vaincus

et les vainqueurs tombent, les Danaens. Partout la cruauté

du deuil, partout la peur et l’image multipliée de la mort.

Lecture avec le texte latin

Le récit du fils d’Othrys et la volonté des dieux

Talibus Othryadae dictis et numine diuom

me poussent à aller au devant des flammes et des armes, où la funeste Érinys,

in flammas et in arma feror, quo tristis Erinys,

où le fracas m’appelle, et la clameur qui s’élève au ciel éthéré.

quo fremitus uocat et sublatus ad aethera clamor.

Se mettent de la partie Rhipée et un très puissant guerrier,

Addunt se socios Rhipeus et maximus armis

[340] Épytus, surgis dans le clair de lune, Hypanis et Dymas

340 Epytus oblati per lunam Hypanisque Dymasque,

se rangent à nos côtés, ainsi que le jeune Corèbe

et lateri adglomerant nostro, iuuenisque Coroebus,

fils de Mygdon. Il était justement venu à Troie en ces jours-là,

Mygdonides: illis ad Troiam forte diebus

enflammé d’amour fou pour Cassandre,

uenerat, insano Cassandrae incensus amore,

et c’est comme gendre qu’il apportait son aide à Priam et aux Phrygiens,

et gener auxilium Priamo Phrygibusque ferebat,

[345] l’infortuné, qui aux mises en garde de sa fiancée exaltée

345 infelix, qui non sponsae praecepta furentis

resta sourd.

audierit.

Quand j’ai vu la hardiesse de leur bataillon serré, leur envie de monter au combat,

Quos ubi confertos audere in proelia uidi,

j'y rajoute ces mots : « Jeunes gens, votre très grand courage n’y changera rien.

incipio super his: 'Iuuenes, fortissima frustra

Si votre ferme désir est de suivre quelqu’un décidé à aller

pectora, si uobis audentem extrema cupido

[350] jusqu’au bout, regardez en face ce que nous réserve la Fortune :

350 certa sequi, quae sit rebus fortuna uidetis:

ils sont tous partis, sanctuaires et autels sont abandonnés,

excessere omnes, adytis arisque relictis,

tous, les dieux qui faisaient tenir debout notre royaume. Vous courez au secours d’une ville

di, quibus imperium hoc steterat; succurritis urbi

incendiée. Allons mourir, allons nous jeter dans la mêlée des armes !

incensae; moriamur et in media arma ruamus.

Il n’y a qu’un salut pour les vaincus, n’espérer aucun salut. »

Una salus uictis, nullam sperare salutem.'

[355] et la fureur s’accroît dans le cœur des jeunes guerriers. Puis, comme des loups

355 Sic animis iuuenum furor additus: inde, lupi ceu

ravisseurs dans les noires ténèbres, que pousse aveuglément la rage

raptores atra in nebula, quos improba uentris

inassouvie de leurs entrailles et que leurs petits laissés à la tanière

exegit caecos rabies, catulique relicti

attendent, la gorge sèche, à travers les armes qui volent, à travers les ennemis,

faucibus exspectant siccis, per tela, per hostis

nous allons à la mort qui ne fait aucun doute, empruntant le chemin qui mène

uadimus haud dubiam in mortem, mediaeque tenemus

[360] au centre de la ville. La nuit noire nous cerne en voltigeant d'une ombre inconsistante.

360 urbis iter; nox atra caua circumuolat umbra.

Qui saurait déployer des mots sur le désastre de cette nuit-là et sur ses morts,

Quis cladem illius noctis, quis funera fando

qui pourrait verser des larmes à la hauteur de nos souffrances ?

explicet, aut possit lacrimis aequare labores?

Une ville très ancienne s’écroule après avoir dominé pendant de nombreuses années.

Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos;

Dans les rues partout on abat sans rencontrer de résistance un nombre infini

plurima perque uias sternuntur inertia passim

[365] de corps, dans les maisons et sur les seuils vénérables

365 corpora, perque domos et religiosa deorum

des dieux. Et les Troyens ne sont pas seuls à verser leur sang,

limina. Nec soli poenas dant sanguine Teucri;

par moment le courage revient même aux cœurs des vaincus

quondam etiam uictis redit in praecordia uirtus

et les vainqueurs tombent, les Danaens. Partout la cruauté

uictoresque cadunt Danai: crudelis ubique

du deuil, partout la peur et l’image multipliée de la mort.

luctus, ubique pauor, et plurima mortis imago.

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