fonsbandusiae - cours de latin

Horace, Satire II, 6 (Des hommes et des rats)

21 Mars 2012, 07:58am

Publié par Danielle Carlès

C'était cela, mon vœu : un domaine pas

trop grand, avec un jardin, une source

d'eau courante proche de la maison, et

des bois, un peu, au-dessus. Les dieux

m'ont exaucé même au-delà et mieux. C'

est bien. Je ne demande pas plus, fils

de Maïa, ou plutôt, une chose : que tu

me permettes de conserver à moi le don

que j'ai reçu. S'il est vrai que je n'

ai pas accru ma fortune par de mauvais

moyens, que je ne serai pas cause, par

ma sottise ou par ma négligence, de sa

diminution, que ma folie ne m'entraîne

pas à prier de tout mon cœur pour rien

de tout cela : « Oh, si cette parcelle

attenante était chez moi, car ça brise

la régularité de mon champ ! Oh, si le

hasard me faisait voir une urne pleine

d'argent, comme ce journalier, là, qui

a trouvé un trésor, après il a racheté

la terre, et c'est pour lui seul qu'il

l'a labourée. Il est riche, grâce à l'

amitié d'Hercule ! » S'il est vrai que

j'aime ce que j'ai aujourd'hui, et que

ça m'est précieux, ma prière à toi, la

voici : « Engraisse pour le maître les

bêtes du troupeau et le reste, sauf l'

esprit, veille sur moi, comme toujours

tu as fait, dieu amical et puissant. »

Donc, maintenant que Rome est derrière

moi, que je suis dans mes montagnes et

ma citadelle, par quoi commencer ? Que

vais-je illustrer dans ces satires, au

rythme prosaïque de ma muse pédestre ?

Rien pour me disperser : pas d'absurde

manège de courtoisie, ni vent d'Auster

plombé ni cet accablement de l'automne

qui profite si bien à l'âpre Libitine.

Père du matin, ô Janus, si tu préfères

ce nom, toi sur qui les hommes règlent

le moment de se mettre au travail avec

l'éveil de la vie — ainsi l'ont décidé

les dieux — sois au commencement de ce

poème. À Rome pas le temps de respirer

tu m'entraînes, je suis garant pour un

ami. « Allons, il ne faut pas qu'on te

brûle la politesse, c'est un service à

rendre, vite ! » L'Aquilon balayera la

terre ou l'hiver raccourcira les jours

de neige, tournant vers l'intérieur du

cercle : obligation absolue d'y aller.

Je finis de prononcer, à voix haute et

intelligible, les mots convenus qui un

jour se retourneront contre moi. Après

ça, sans répit, lutter contre la foule

et bousculer, brutaliser par nécessité

tous ceux qui te retardent. « Mais qu'

est-ce que tu veux, espèce de malade ?

Qu'est-ce que tu as comme problème ? »

un excité me couvre de malédictions en

s'énervant « Tu renverserais bien tout

sur ton passage, si tu penses à Mécène

et que tu files le retrouver ! » Vrai,

sans mentir, ces mots me font plaisir,

c'est du miel. Mais nous voici arrivés

dans le quartier funèbre des Esquilies

et par centaines me traversent la tête

des préoccupations venues d'en dehors,

et dansent sautent tout autour de moi.

« Roscius t'a prié de l'assister avant

la deuxième heure demain, au Putéal. »

« À propos d'une nouvelle d'importance

touchant la profession, les scribes t'

ont prié de bien penser à revenir vers

eux, Quintus, aujourd'hui. » « Occupe-

toi de faire apposer sur ces tablettes

le sceau de Mécène. » Tu tentes un peu

de dire : « J'essaierai. » Il ajoute :

« Si tu veux, tu peux » et il insiste.

Sept années ont passé et voici bientôt

la huitième, depuis que Mécène m'a mis

au nombre de ses amis, jusqu'à vouloir

me prendre dans sa voiture, en voyage,

et partager avec moi des broutilles de

confidences, du genre : « Quelle heure

est-il ? » « Ce Thrace, Gallina, vaut-

il Syrus ? » « Si tu n'as pas pris tes

précautions, il fait déjà assez froid,

le matin, ça pique. » et tout ce qu'on

peut confier sans risque à une oreille

lézardée, traversée de courants d'air.

Au long de ce temps de jour en jour et

d'heure en heure, grandit et s'attache

à notre Horace une triste jalousie. Il

était avec lui au spectacle, il a joué

avec lui au Champ de Mars ! Et tout le

monde : « Il est fils de la Fortune. »

Comme une brume glaçante, la rumeur se

répand, descend des rostres, passe par

chaque carrefour. Sur le chemin, je ne

peux croiser personne sans être abordé

pour une consultation : « Cher ami, tu

dois être bien informé, toi, avec tous

ces contacts étroits auprès des dieux.

Sur les Daces, quoi de neuf ? Qu'as-tu

donc entendu dire ? » — « Moi, rien. »

— « Toi, tu seras toujours un drôle de

plaisantin ! » — « Mais vraiment ! Que

tous les dieux s'acharnent sur moi, si

j'en ai entendu un seul mot. » — « Bon

là, que sais-tu ? Ce sera la Sicile ou

l'Italie, pour les propriétés promises

aux soldats ? Où César compte-t-il les

donner ? » Je jure que je ne sais rien

du tout, et l'on me regarde alors avec

l'admiration due à un homme à coup sûr

unique au monde, pour l'exceptionnelle

vertu et la profondeur de son silence.

À ça le jour se perd, je me sens comme

un malheureux et je ne souhaite qu'une

chose : « O ma campagne, quand vais-je

te revoir ? Quand vais-je retrouver le

droit d'oublier avec bonheur cette vie

d'inquiétude, demandé à la lecture des

anciens, puis au sommeil et aux heures

de paresse ? Oh, quand me servira-t-on

des fèves de la famille de Pythagore ?

Et avec ça un plat de légumes entourés

à suffisance de bon lard bien gras ? »

O ces nuits, ces repas, où nous sommes

comme des dieux, nous mangeons, moi et

mes amis, devant le Lare du mon foyer,

et mes esclaves avec leur libre parole

ont aussi leur part des festins que je

donne. À la seule mesure de son propre

désir, chaque convive boit à une coupe

différente, affranchi de toute absurde

loi, et choisit, courageux, un vin qui

a du corps ou léger pour la soif, s'il

aime mieux. Ici, donc, la conversation

s'engage, et pas sur les propriétés ou

les maisons des autres, ni pour savoir

si Lépos danse bien ou s'il danse mal,

mais nous discutons ensemble de choses

qui nous touchent au plus près, et qu'

il est grave d'ignorer. Le bonheur des

hommes tient-il à la richesse, ou à la

vertu ? Qu'est-ce qui nous pousse à l'

amitié, l'utilité de nos amis, ou leur

droiture ? Mais le bien, quelle est sa

nature, quel est son plus haut degré ?

Par moment, mon voisin Cervius reprend

le fil du bavardage, et place un conte

de vieille femme, illustrant le sujet.

Par exemple, si quelqu'un qui n'a rien

compris nous fait l'éloge de la grande

fortune d'Arellius, son gros souci, il

y va comme ça : « Il était une fois un

rat à la campagne. Un jour, on raconte

qu'il avait reçu dans son pauvre petit

trou un rat de la ville, comme un hôte

à l'ancienne peut recevoir un ami très

ancien. Austère, oui, et regardant sur

ses provisions, mais capable cependant

de relâcher son esprit d'économie, par

respect de l'hospitalité. Bon, tout le

monde comprend la situation : il était

comme il était, mais sans mesquinerie,

et il ne mesura ni les pois chiches en

réserve, ni les longs grains d'avoine.

Il offrit aussi des raisins desséchés,

des bouts de lard à moitié rongés, qu'

il portait dans sa bouche. Il avait le

grand désir, par une telle variété des    

mets, de vaincre le dégoût de son hôte

qui passait de l'un à l'autre, faisait

la dent dédaigneuse, n'y touchait qu'à

peine. Lui pendant ce temps, le maître

de maison, couché sur un lit de paille

fraîche, mangeait simplement du blé et

de l'ivraie, ne goûtait à rien d'autre

et lui laissait le meilleur du festin.

À la fin celui de la ville se retourne

vers lui : « Mon ami, dit-il, aimes-tu

cette vie trop patiente, au milieu des

bois sur cette crête escarpée ? Est-ce

que tu ne préfères pas voir les hommes

et la ville, plutôt que de rester dans

ta forêt de sauvages ? Écoute-moi ! et

saisis l'occasion de partir avec moi !

Car à tous les êtres vivants sur terre

est échue par le sort une âme mortelle

et nul n'échappe, petit ou grand, à la

mort. Alors, ami, tant que tu le peux,

vis heureux au milieu du plaisir ! Vis

en pensant toujours que trop brève est

ta vie ! » Ce discours fait impression

sur celui de la campagne et le décide.

Sans attendre il quitte en bondissant,

l'esprit léger, sa maison. Et ils font

tous les deux ensemble la route jusqu'

au bout décidés à se faufiler sous les

murs de la ville, à la faveur du soir.

Et déjà la nuit avait étendu son règne

sur toute une moitié du ciel, quand l'

un et l'autre posent leurs pattes dans

une opulente maison, où rutilaient des

étoffes teintes de pourpre, posées sur

des lits en ivoire. On avait laissé là

pas mal de plateaux, restes d'un grand

festin de la veille, empilés à l'écart

dans des corbeilles. Et donc, voici le

paysan prié de s'installer sur un jeté

de pourpre. Il s'étend, et son hôte se

met à courir dans tous les sens - pour

ainsi dire, il trousse sa tunique - il

sert plats sur plats et n'hésite pas à

assurer lui-même le rôle du domestique

en léchant le premier la moindre chose

qu'il apporte. Sur son lit, l'autre se

réjouit du changement de sa condition,

et dans le bonheur du moment se montre

un joyeux convive. Mais tout à coup le

terrible grincement d'une porte qui s'

ouvre les jette tous les deux à bas du

lit. Épouvantés, les voilà en train de

courir pour aller à l'autre bout de la

salle et d'accélérer encore leur fuite

éperdue, morts de peur, quand toute la

maison se met à résonner jusqu'en haut

des plafonds, de la voix des molosses.

Alors notre rat, celui de la campagne,

dit : « Je ne veux pas de cette vie. »

et il ajoute : « Porte-toi bien ! Mais

moi, dans ma forêt et dans mon trou je

suis à l'abri de ces pièges et cela me

consolera de mes modestes lentilles. »    

 


Le fils de Maïa (v. 5) : Il s'agit de Mercure, ici le protecteur des poètes et d'Horace en particulier, pour qui il est entre tous le dieu tutélaire.

Hercule (v. 13) : Il passait pour être le gardien des trésors, et on l'associait à leur découverte.

Note sur la muse pédestre (v. 17) : L'expression musa pedester est un décalque du grec, où πεζός signifie "prosaïque". 

L'Auster (v. 18) : Vent soufflant du Sud, lourd et orageux.

Libitine (v. 19) : Divinité funèbre, ici la Mort.

Janus (v. 20) : Dieu bifrons, des frontières, passages et commencements, ici assimilé à pater matutinus (à rapprocher de mater matuta). Une des légendes rattachées à Janus l'associait à l'émergence du monde au sortir du chaos. (Voir Ovide, Fastes, livre I)

Note sur le garant (v. 23) : Horace se porte légalement caution pour quelqu'un.

L'Aquilon (v. 25) : Vent du Nord.

Note sur l'intérieur du cercle (v. 26) : Faire l'intérieur d'un virage dessine une trajectoire plus courte que si l'on en fait l'extérieur.

Mécène (v. 31) :  Ce chevalier romain (environ 69 a.C. - 8 a.C.) originaire d'Etrurie appartient à l'entourage proche d'Auguste. Poète et homme de goût, riche et influent, il a été le protecteur, entre autres, de Virgile et d'Horace, et particulièrement l'ami de ce dernier. C'est lui qui a offert à Horace la propriété à la campagne où il aime vivre (en Sabine).

Les Esquilies (v. 33) : Sur l'emplacement d'un ancien cimetière Mécène avait fait construire un nouveau quartier résidentiel où il avait lui-même sa maison. On pouvait encore y voir des sépultures. (Voir Satire I, 8)

Le putéal (v. 35) : Le nom de puteal s'applique particulièrement à des lieux entourés d'une margelle (voir le nom du "puits"), signalés comme ayant été frappés par la foudre et sacrés. Celui dont il est question se trouvait sur le forum. Il était un lieu de rendez-vous pour les plaideurs et les gens d'affaire (voisin du tribunal).

Note sur les scribes (v. 36) : C'était la profession d'Horace, qui avait acheté la charge de "secrétaire du trésor" (scriptum quæstorium) à son retour après la bataille de Philippes, dépouillé des biens qui lui venaient de son père. 

Quintus (v. 37) : C'est Horace, bien entendu : Quintus Horatius Flaccus.

Le Thrace Gallina et Syrus (v. 44) : Le "Thrace" désigne une catégorie de gladiateurs qui portent l'armement thrace. Les Thraces combattaient habituellement contre les "Gaulois" ou "Mirmillons".

Le fils de la Fortune (v. 49) : La Fortune est honorée à Rome comme une divinité. Ici, d'après les commentateurs, le "fils de la Fortune" est pour dire qu'il vient de nulle part, qu'il n'a pas de naissance.

Les rostres (v. 50) : Se trouvent sur le forum et désignent une plate-forme servant de tribune aux orateurs. 

Les Daces (v. 53) : La Dacie se situe sur la rive gauche du Danube et correspond en grande partie à l'actuelle Roumanie.

Pythagore (v. 63) et les fèves : Celui du théorème, oui. L'homme qui voyait des nombres partout, voyait aussi partout des âmes, inscrites dans des cycles de réincarnation concernant toutes les formes vivantes.

La fève était traditionnellement associée, à Rome, au culte des morts et faisait l'objet de certaines interdictions rituelles. On rapporte que Pythagore avait également interdit à ses disciples d'en manger. 

On n'a cessé de s'interroger dans l'antiquité sur la raison précise de ce choix. Je me permets d'évoquer l'hypothèse que je préfère : regardez dans une fève, observez le germe et voyez-y la forme d'un embryon avec son cordon. La fève, emblème de vie et de mort.

Les fèves sont donc Pythagoræ cognata "de la famille de Pythagore" dans la mesure où elles renvoient à une prescription de la "famille" pythagoricienne, mais aussi parce qu'elle pourrait bien abriter l'âme réincarnée d'un membre de la famille. Provocation assumée d'Horace par rapport à cette croyance.

Le Lare (v. 66) : Divinité du foyer familial. 

Note sur les lois absurdes (v. 69) : Il s'agit des lois dictées par le maître / père / roi du banquet imité des grecs, règlementant la manière de trinquer à table.

Lépos (v. 72) : Un danseur, un favori d'Auguste.

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Jacques D 22/03/2012


sentiment de plénitude à lire ce long texte, de quoi espérer encore dans la race humaine ! réminiscences aussi de Montaigne, puis de Jaccottet.

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